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lundi 23 novembre 2015

JAPON : L' IKEBANA, UN ART FLORALE QUI FLIRT AVEC PERFECTION



L’ikebana est un art Japonais ancien qui trouve ses origines bien avant qu’il soit nommé ainsi au 16ème siècle. En effet, cet art floral est adopté par les Japonais avec le shintoïsme et le bouddhisme au 6ème siècle. Le shinto met en avant le culte de la nature, le respect des ancêtres, le sentiment de communion avec les forces de l’univers et des générations passées. Ainsi, les fleurs ne sont pas de simples objets décoratifs, mais une passerelle qui permet la communication entre les dieux et l'humanité.
Dès son introduction au Japon, l’art floral est réservé aux moines bouddhistes dont la vie est également liée aux activités artistiques, une expression de leur foi, de la vie en mouvement et de leurs connaissances. L’ikebana  ne vise pas à à faire simplement joli et combler un vide ou pour faire une offrande aux dieux, cet art va bien au delà, il exprime une philosophie comme l’harmonie entre l’Homme et la nature, l’idée d’éphémère et de renaissance, le principe masculin/féminin, le concept confucéen de la trinité. Les samouraïs ne dérogent pas à la règle, ils pratiquent aussi l’ikebana. L’importance de cette pratique pour les samouraïs, c'est une manière d'exprimer leur spiritualité et retrouver un calme et une sérénité intérieurs. Un moment consacré à la méditation, une prière qui purifie l’âme et unie à la création.



LA LIBÉRALISATION DE L'IKEBANA
Sous l’ère Kamakura (1185-1333) et Muromachi (1333-1573), l’art floral sort des temples et s’introduit peu à peu dans les demeures seigneuriales. Par conséquent, les premières règles de l’ikebana font leur apparition. Dans les palais, les maîtres d’art floral comme Sen no Rikyu, sous la gouverne du seigneur Hideyoshi, sont aussi des maîtres de thé. L’ikebana tire son origine du kyoka, l’offrande de fleurs dans les temples bouddhistes. Au 5ème siècle en Chine, les branches et les fleurs étaient agencées de façon à pointer vers le ciel. 
En 1551, l'ikebana se démocratise et un style moins codifié nommé rikka  ou tachibana, apparait sous le règne du shogun Yoshimasa Ashikaga, les règles de l’ikebana sont simplifiées afin que toutes les classes sociales puissent profiter de cet art. Par la suite, deux manuels d’art floral sont réalisés: le Sen Den Sho et le Senno Kunden deux noms qui sont le terme précis pour désigner l’Ikebana.
Vers la fin du 16ème siècle, un style épuré est intégré à la cérémonie du thé et fut nommé nageire.



En 1890, un nouvel art fit son apparition sous le nom de moribana. Il sera développé notamment grâce à l’introduction de fleurs en provenance d'Europe, mais aussi par la modernisation du mode de vie japonais, en provenance des Etats-unis.
Pour conclure sur les origines de l’intégration de l’art floral au pays du soleil levant, l’ère Meiji (1868-1912) en sera la consécration. En effet, les classes bourgeoises commencent à porter un intérêt tout particulier à l’ikebana qui était réservé jusqu'à lors aux élites. Une multitude d’écoles ouvrent leurs portes, et les jeunes filles se doivent d'apprendre l'art de l’ikebana,en complément de la danse, de la musique, et la cérémonie du thé. L’ikebana commence à faire partie intégrante de la culture japonaise. Il n’est pas rare de voir sur les chevets des livres de poésie consacrés à l’ikebana. Okakura Kakuzô (1863-1913), a permis grâce à ses écrits de jeter un pont entre l’Orient et l’Occident. Ces livres nous éclaire encore aujourd’hui, sur les traditions et la pensée japonaise. 
Des écoles se sont donc créées, enseignant les différents styles artistiques, comme l'école Ikenobo, l'école Ohara et l'école Sogetsu, qui sont les plus importantes, les plus connues et reconnues. 




LES GRANDES ÉCOLES CONNUES ET RECONNUES
L’ECOLE IKENOBO : L’histoire japonaise raconte que cette école a vu le jour au 6ème siècle. Le prêtre Ono No Imoko approfondit l'étude de la voie des fleurs, en tant qu’offrande religieuse. Il est le gardien du temple bouddhiste Rokkaku Do, à Kyôto. Non loin du temple, l'ermitage des prêtres (bo), près d’un étang (ike), a donné son nom aux futures générations de prêtres gardiens du temple, ''Ike no bo''. 
Les prêtres ou Ikenobo perpétueront ainsi la tradition d’arrangement floral et créeront de nouveaux styles pendant plusieurs siècles. Puis, l’école Ikenobo deviendra officielle au 15ème siècle, lorsque le moine Daikyoku décrit dans un manuscrit les réalisations d’Ikenobo Senkei, un des premiers maîtres du rikka pendant l’ère Muromachi.
L’école Ikenobo est toujours à Kyôto, à côté du temple Rokkaku-Do, considéré comme le berceau de l’ikebana. Elle constitue la plus ancienne école d’art floral au Japon. Cette école enseigne  trois styles différents. 
Le Rikka  : cette formule traditionnelle reflète et expose les splendeurs de la nature. Il suit des règles strictes et codifiée. Il est rarement enseigné dans les autres écoles. Ce modèle est une expression bouddhiste de la beauté de la nature avec 7 branches représentant les collines, les chutes d’eau et les vallées, agencées de manière codifiée.
De nos jours, le Rikka est perçu comme un art trop stricte, trop pointu. Il est très peu pratiqué en dehors des temples bouddhistes.
Le shôka traditionnel est issu de l’ikebana du 18ème siècle. Les caractères essentiels de la plante sont mis en valeur afin d'exprimer la simplicité et la beauté, dans un ensemble exprimant le renouvellement continuel de la vie.
Le Soku  est issu de l'ikebana du 20ème siècle. Il respecte les principes de base de la nature, mais permet une liberté d'expression plus vaste, plus spatial reposant essentiellement sur l'imagination, l’intuition, la sensibilité et l’appréciation personnelle.

L’ECOLE OHARA : Fondée en 1895 par le sculpteur Unshin Ohara, cette école s’imprègne des nouvelles influences occidentales. Il crée un style à part entière, le Moribana "fleurs amoncelées".Il a changé la présentation en utilisant non plus des vases hauts mais des récipients plus ou moins plats et peu profonds, pour accentuer la mise en valeur de la création ikebana et l'espace à qui cela est dédié. L’école Ohara enseigne plusieurs formes d’ikebana : Le hana simple : arrangement vertical ou incliné.Le nageire ou heika : arrangement vertical, incliné ou en cascade réalisés dans des vases hauts.Le moribana : arrangement droit ou incliné se reflétant dans l’eau. Les fleurs sont ainsi organisées et présentées dans des récipients peu profonds.Le hanamai : il n’y a pas de règles définies concernant la taille, l’angle ou la direction des plantes. Cet ikebana permet d’exprimer, entre autre, la beauté tridimensionnelle des plantes.



L’ECOLE SOGETSU : Cette école fut fondée en 1927 par Sofu Teshigahara, fils d’un artiste d’ikebana. Son désir est de faire de l’ikebana un art créatif et artistique, dans lequel les artistes pourront exprimer leur originalité et leur imagination. L’art moderne occidental est sa principale influence. L'artiste Sofu est à la tête d'un mouvement avant-gardiste de l’ikebana (zen eibana) qui rompt avec l’ikebana ancien, classique ou ancestrale, en l'adaptant à notre époque, en introduisant de nouveaux matériaux, tels que le plastique, le plâtre et l’acier.
Il met donc en avant un style innovant qui libère le geste et la pensée. L’ikebana peut-être ainsi réalisé selon son humeur, son envie, pour n'importe quelle occasion
et pour tous les lieux (privés ou publics). Toute personne initiée à cet art et ceci quelle que soit ses origines peut s'y adonner en utilisant les matériaux de son choix. L’ikebana Sogetsu est conçu afin d'embellir et de mettre en valeur un espace choisi. 



LA SIGNIFICATION D'UN IKEBANA
Dans tous les cas, chaque création, chaque fait et geste nécessaire à la fabrication d’un ikebana a une signification précise que l'on peut interpréter dés que l'on découvre un ikebana ; tout autant que celle des fleurs utilisées. Comme par exemple, le bourgeon symbolise le futur, ce qui va naître ou renaître.
La fleur ouverte symbolise l’épanouissement, une personne ouverte au monde, à la vie. Le lichen symbolise le passé et donc une personne attachée à son histoire. Les fleurs de pêcher, la féminité, la sensibilité, délicatesse. Le chrysanthème blanc symbolise les rivières et les ruisseaux ou l'eau vivante, la vie qui circule, une personne qui dynamique, entreprenante. Le Bambou symbolise la prospérité, une personne ambitieuse. Les branches de pin symbolisent l'élément pierre, rocher, une personne qui est proche de la nature, de la création. Chaque élément reflète la vie en perpétuel mouvement ou changement. J'ose dire qu'un ikebana est une carte d'identité, le reflet d'une personnalité et d'un état d'âme.
Au delà de sa vision très futuriste, le Japon n'oublie pas son histoire et ses traditions ancestrales qui sont à l'origine de ce qu'il est aujourd'hui. On ne renie pas son passé pour avoir l'impression d'exister.
Pour les occidentaux, le fait de pratiquer des arts anciens, cela apparaît de suite comme archaïque, vieillot ; bref, dépassé et de ce fait elle rejette son histoire, ses valeurs ; ce qui est bien dommage, car ils ne savent plus qui ils sont vraiment. Mais pour les Japonais chaque élément, chaque geste doit refléter la beauté, la simplicité, l'harmonie, l'équilibre, la perfection, mais aussi l'âme du créateur ou du pratiquant. Et pour cela, l’enseignement de l’ikebana se fait dès le plus jeune âge. Un esprit se forge dés l'enfance.
Quant aux jeunes Japonaises désireuses de se marier, la pratique de l'ikebana est un atout important. Cet atout révèle entre autre, un esprit créatif et imaginatif, mais également sa sensibilité, son élégance, son raffinement et son sens du perfectionnisme, de l'équilibre et de l'harmonie, ainsi qu'un grand sens artistique.





L'IKEBANA ET LES EUROPÉENS
Ayant appris l'art de l'ikebana et à lire ses expressions, il y a plus de 30 ans ( montrez moi vos WC et je vous dirai qui vous êtes !), je dois avouer que la pratique de l'ikebana, chez les européennes me laisse perplexe !. Leurs créations se repèrent immédiatement, elles sont lourdes pour privilégier la quantité, trop colorées, mal ordonnées, peu engageantes et souvent installées dans un espace encombré dont elles se soucient peu. Ce qui dénote un manque de sobriété et de raffinement. Avec les européennes, nous sommes loin de la perfection, de l'harmonie et de l'équilibre. Bref, leurs œuvres manquent d'âme, de personnalité et d'une pincée de spiritualité. Nombreuses sont celles qui n'ont aucun sens artistique. Par contre les Japonaises accentuent l’aspect linéaire de l’arrangement qui est axé sur trois points symbolisant le ciel, la terre et l’humanité à travers l’asymétrie, l’espace et la profondeur. Et c'est qui fait que leurs créations ont une âme, elles reflètent l'infini, l'élégance, la sobriété, le raffinement, la perfection et donc la beauté intérieure comme la beauté du monde. C'est pour cela que j'ai appris cet art.  Leurs recherches vont bien au-delà des apparences, du tape à l'oeil, du joli, et c'est ce qui fait qu'ils sont inimitables en tous points car à travers chaque art, ils parlent d'eux mêmes en cherchant toujours à mieux faire, à repousser leurs limites...Ils sont en quête permanente de perfection. A dire vrai les mots manquent pour exprimer la pensée Japonaise, en fait, cela ne s'explique pas !


















Les créations sélectionnées présentées sont l'expression quasi parfaite de l'ikebana. On y retrouve toutes les qualités liées à cet art : harmonie, équilibre, imagination, sensibilité, subtilité, un goût pour la créativité avec un sens artistique recherché et une approche de la perfection, en sachant que la perfection repousse elle même ses propres limites.